___Ils n'avaient rien en commun, ces gosses vous comprenez, pourtant quand la mère du petit a déménagé dans cette ville, ils se sont retrouvés dans la même classe. Dans le village, beaucoup de ménagères de plus de quarante ans parlaient de ce nouvel habitant : « Le petit Pierre ? Vous saviez que son père était mort dans un accident de voiture », « C'est pour ça que la mère a déménagé, elle fuit ses fantômes ! » ou encore « Comment ? il est étrange ce petit ? mais non il est mignon tout plein. ». Elle, s'appelait Noémie. C'était la fille de l'épicier et aidait souvent son père à la boutique située à l'angle des rues Victor Hugo et Charles Baudelaire. Sa mère était partie lorsqu'elle avait trois ans. Parfois elle envoyait une carte ou deux du Mexique ou de Chine mais ces quelques mots étaient les seuls qu'elle détenait de sa mère. Noémie parlait énormément, avec les clients, son père ou avec les autres enfants, mais Pierre lui s'était enfermé dans un mutisme après la mort de son père.
___Le jour de la rentrée, la jeune maîtresse présenta le nouveau. Il s'appelait Pierre et venait de Biarritz. Mais cette présentation était plus là pour respecter les formalités plutôt que pour réellement présenter le garçon de neuf ans. La seule place restée vacante dans la classe était celle à côté de Noémie, elle parlait tellement qu'on avait préféré la laisser seule en classe. Il s'y assit et rapidement, Noémie engagea la conversation :
- Bonjour, je m'appelle Noémie, je suis la fille de l'épicier. Toi c'est Pierre c'est bien ça ?
(Silence)
- Oui, j'avais oublié les bruits qui courent, tu es devenu muet. Ce n'est pas grave, parler toute seule ne me dérange pas. Mais, est-ce que m'écouter te dérange, toi ?
(Signe de la tête, réponse négative)
- A la récréation, je te ferai faire le tour de l'école, là je vais me taire sinon Melle. Martin va crier, et quand elle crie, parfois elle me fait peur. Je voudrais pas qu'elle fasse pareil avec toi.
- Donc tu vois, ici c'est les toilettes des garçons, là ceux des filles, et là bas c'est la cantine. Si tu y manges, on mangera ensemble, sinon tu seras chanceux, c'est pas toujours très bon. Tu ne veux toujours pas parler ? Ca fait déjà dix minutes que je parle toute seule, et je me disais que tu aurais pu participer...
- Mmh
- Allez, fais un effort !
(Silence)
- Bon tant pis. Tu sais, parler c'est essentiel dans la vie. Regarde moi à l'épicerie, si je dis pas bonjour aux clients, il s'en vont et ne reviennent pas. Et puis, ce sourire que tu n'as pas là ! Je sais que tu as vécu une épreuve difficile, et crois moi, ça ne me fait pas plaisir, mais comme tu es là, avec moi, j'aimerais te voir sourire un peu, au moins une fois.
(Elle fait une grimace, il se met à rire fortement)
- Voilà ! C'est bien, alors, maintenant que des rires sont sortis, peut-être que tu accepteras que je te fasse un bisou, c'est vrai quoi, tu es mignon tout plein quand tu ris, et ça effacera tes malheurs l'espace d'un instant. Oui, l'année dernière j'avais trois fiancés, mais ils ont tous déménagé. Et puis, même si tu ne parles pas, tu as l'air gentil. Avant l'école, je t'avais déjà vu, avec ta mère à l'épicerie, et tu sais, dans un petit village comme ça, ça parle. Alors je sais tout de toi, ou presque, mais je ne connais pas le son de ta voix...
- Voi...voilà tu le connais main...maintenant.
- Un petit pas pour l'homme un grand pas pour l'humanité, comme dirait un m'sieur célèbre dont je ne me souviens plus le nom. Tu veux pas un bisou alors ?
- MMh.
- Ca y est, c'est reparti. Qui ne nie pas approuve. Tiens... T'es mon nouveau fiancé.
___La sonnerie retentit. Elle lui prit la main, il la repoussa d'abord. Elle lui avait déjà mouillé la joue, elle n'allait pas faire comme sa mère avant de traverser maintenant. Puis, devant son regard accusateur de fiancée non comblée, il reprit sa main dans la sienne. Quelques jours plus tard, il s'était remis à parler.
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